Opinion

Résilience : la nouvelle boussole

Pour surmonter le choc de la pandémie de Covid-19, l’économiste écarte, dans sa chronique, l’idée d’un repli protectionniste, mais suggère de passer d’un objectif de réduction des coûts à celui de la réduction des risques.

By: Date: January 18, 2021 Topic: Global economy and trade

This opinion piece originally appeared in Le Monde.

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« C’est seulement quand la mer se retire qu’on découvre qui nageait sans maillot » : formulée à propos de la tourmente financière de 2008, l’image de Warren Buffet s’applique parfaitement au choc pandémique de 2020. En même temps que la réactivité de nos hôpitaux la crise, chacun l’a vu, a mis à nu les carences de notre bureaucratie sanitaire et le déclassement de notre industrie pharmaceutique. Elle expose aujourd’hui l’excellence israélienne et le chaos américain.

Avec les faiblesses des nations, les crises révèlent aussi les failles des systèmes. Dans la tempête de 2008, les banques ont découvert qu’aussi émancipées des États qu’elles aient pu se croire, c’étaient en définitive de ceux-ci que dépendait leur survie. Réglementation, incitation et prudence se sont conjuguées pour enrayer une mondialisation financière qu’on croyait irrépressible. Résultat, les avoirs extérieurs des économies avancées, qui avaient été multipliés par quatre en dix ans, ont pratiquement cessé d’augmenter.

À première vue, il ne semble pas que la crise sanitaire ait donné pareil coup d’arrêt à la mondialisation économique. Selon les données du Bureau du plan néerlandais, les échanges mondiaux de biens sont en recul de 2% seulement sur un an, ni plus ni moins que la production industrielle, et le fret de containers est même en hausse de 6%. La croissance du commerce mondial a certes ralenti depuis 2008, mais on n’observe pas de démondialisation.

La commotion est cependant trop forte pour ne pas laisser de traces. Des décennies durant, l’impératif pour toutes les entreprises a été la minimisation des coûts. Parce que l’efficacité primait sur toute autre considération se sont constitués à l’échelle planétaire des réseaux de production d’une extraordinaire sophistication, gérés sur le modèle du just in time. Les États eux-mêmes s’étaient convaincus de ce l’immensité du marché mondial garantissait à tout moment et en tout lieu la sécurité des approvisionnements.

Cette croyance n’a pas survécu à la pénurie globale de masques et d’équipements médicaux. Les réseaux de production mondiaux ont bien résisté mais sécurité, autonomie et résilience sont partout les nouveaux mots d’ordre. De la même manière que depuis 2008 aucun banquier ne peut plus ignorer le risque de dévalorisation des actifs ou de stress de liquidité, aucun industriel ni aucun gouvernement ne peut plus ignorer le risque de rupture des approvisionnements.

Les protectionnistes de tout poil n’ont pas tardé à prôner une relocalisation générale. C’est oublier que dans cette crise, la mondialisation à aussi montré ses bienfaits : où en serions-nous si notre accès aux vaccins dépendait du seul Sanofi ? S’assurer de la continuité des approvisionnements, c’est d’abord diversifier les fournisseurs, négocier des clauses de sécurité dans les contrats, maintenir des stocks de précaution. Et si, bien sûr, l’état de notre industrie pharmaceutique appelle un réinvestissement, il ne faut pas se tromper d’objectif : le problème n’est pas que nous importions du paracétamol, mais que des masques aux respirateurs et des vaccins aux traitements, la France n’ait guère contribué à la réponse industrielle à cette crise. Comme l’ont montré Philippe Aghion et Élie Cohen (Le Covid et comment repenser notre politique industrielle, janvier 2021), l’indice de cette impotence, perceptible dès avant la crise, est que nous n’exportons plus de médicaments ou d’équipements sophistiqués.

Rupture il doit y avoir donc, mais pas celle que proposent les éternels nostalgiques de la ligne Maginot. Ce que les entreprises (et donc leurs actionnaires) comme les États (et donc leur citoyens) doivent dépasser, c’est une mystique de la minimisation des coûts et de l’efficacité productive oublieuse des risques. Ce qui importe face à la multiplication probable des alea, c’est de faire du concept de résilience un guide pour l’action.

Dans une conclusion provisoire à la série de webinars qu’il a organisée à Princeton (bcf.princeton.edu) depuis le mois de mars, Markus Brunnermeier s’attache à ouvrir des pistes. Pour une économie, dit-il, la capacité à se redresser après une commotion est affaire de diversité, de flexibilité et de croissance. C’est assez intuitif. La diversité, notamment sectorielle, s’impose, parce que c’est la pluralité des connaissances et des savoir-faire qui permet de répondre à des chocs inattendus – et a contrario la monoculture engendrée par la spécialisation à outrance est source de vulnérabilité. La flexibilité est nécessaire, parce qu’une crise oblige à réallouer dans l’urgence travail et capital – et c’est toujours la grande faiblesse de l’Europe en comparaison des États-Unis. Enfin croissance et résilience sont complémentaires, parce qu’une économie sans ressort risque à tout moment – on l’a vu dans les années 2010 – de basculer dans un cercle vicieux de récession. La réactivité de la politique économique est essentielle.

Brunnermeier suggère une quatrième idée, un peu confuse mais essentielle : la résilience est aussi affaire de contrat social. Chaque ménage peut accumuler de l’épargne, chaque entreprise s’assurer l’accès à la liquidité. Mais la résilience collective repose sur une forme d’assurance mutuelle qui ne peut être qu’implicite, parce qu’aucun contrat ne peut tout envisager. Le dispositif de chômage partiel et le soutien aux entreprises déployés en France n’étaient inscrits nulle part et ne pouvaient pas l’être. Ils ont été des facteurs essentiels du rebond économique du troisième trimestre. Quant au plan de relance européen, il n’était même pas jugé possible. C’est, nonobstant nos graves défaillances économiques, une source de confiance dans le vieux continent.

Après cette crise, il ne faudra certainement pas recommencer comme avant. Mais il y a beaucoup, beaucoup mieux à faire que de s’abandonner aux vieilles lunes.


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