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L’euro sans l’Europe : un projet incohérent

Jean Pisani-Ferry constate que tous les grands partis ne remettent plus en cause l’euro. Il souligne néanmoins que trois vulnérabilités – économique,

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04 November 2020

This piece was published in Le Monde.

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De Manon Aubry à Jordan Bardella, les têtes de listes de tous les grands partis en conviennent : l’euro est notre monnaie, pas question d’en changer. Les approximations hasardeuses de Marine Le Pen lors du débat présidentiel de 2017 ont servi de leçon, et seuls des candidats marginaux envisagent désormais une sortie de la monnaie européenne. Vingt ans après sa naissance, elle n’est plus objet de débat mais fait en quelque sorte partie des acquis.  

Ce consensus est cependant trompeur, parce qu’en même temps qu’ils affirment leur adhésion à l’euro, nombreux sont ceux qui veulent s’affranchir des règles budgétaires qui l’accompagnent, restreindre la liberté de circulation des travailleurs, ou mettre en place une préférence nationale – autrement dit garder l’euro et défaire l’Europe. Cet état d’esprit n’est pas propre à la France. En Allemagne l’Alternative für Deutschland, née d’une opposition à l’euro, s’en prend désormais surtout aux migrations et aux transferts entre États. Quant à Matteo Salvini, le leader populiste italien, il ne parle plus de retourner à la lire, seulement de revenir aux règles budgétaires d’avant le traité de Maastricht (il n’y en avait pas).

Les populistes ne sont pas seuls. Avec plus de modération, certes, nombreux sont les dirigeants européens qui laissent accroire qu’on peut à la fois garder une même monnaie et passer des accommodements avec le nationalisme ambiant. Emmenés par les Pays-Bas, les huit pays qui s’opposent à toute idée de stabilisation budgétaire commune n’en sont pas loin non plus.

Mais l’euro sans l’Europe n’est pas un projet cohérent. Une monnaie n’est pas une simple commodité pour les échanges et les transactions financières, dont on peut déléguer la gestion à une banque centrale, pour ne plus se soucier. C’est une construction sociale puissante, qui doit être l’expression d’une communauté. C’est un appareillage complexe de règles et d’institutions qui touchent au plus profond de la souveraineté. C’est, pour le meilleur ou pour le pire, le ciment d’un destin partagé. On l’avait déjà oublié entre 1999 et 2010, avant que la crise vienne brutalement le rappeler, et oblige les chefs d’État à une solidarité à laquelle ils ne s’étaient pas préparés. Il est étrange que dix ans plus tard, l’amnésie semble frapper à nouveau.    

Le danger est d’autant plus grand que la monnaie européenne reste fragile. Sept ans après la crise qui a manqué de l’emporter, les défauts de construction qui avaient menacé sa survie n’ont pas été complètement réparés. Certes, la zone euro s’est dotée d’un mécanisme d’assistance financière, et a mis en chantier une réponse systémique avec le projet d’union bancaire. Mais contrairement aux intentions affirmées haut et fort en juin 2012, l’interaction perverse entre insolvabilité des banques et insolvabilité des États n’a pas été coupée. Atténuée par le passage des grandes banques sous le contrôle direct de la Banque centrale européenne, elle n’a pas disparu, comme l’a illustré l’accès de fièvre italien de l’automne 2018.

En 2011-2012 déjà, la contradiction entre intégration monétaire et désintégration financière a failli avoir raison de l’euro. C’est de là qu’est né le projet d’union bancaire. Cependant celle-ci est loin d’être entrée dans les faits : il n’y toujours pas de garantie commune des dépôts, les régulateurs continuent d’interdire aux banques paneuropéennes de mutualiser la liquidité entre filiales nationales, et les procédures de résolution des faillites ne sont pas unifiées. Résultat, les investissements transfrontaliers sont en recul et au lieu d’être partagée, l’absorption des chocs économiques reste très largement à la charge des économies nationales. Le cercle vicieux entre banques et États peut à tout moment réapparaître.

Depuis sept ans et la fameuse formule de Mario Draghi – whatever it takes –  la BCE a, seule ou presque, masqué ces fragilités. Au nom d’un mandat implicite mais indiscutable, l’intégrité de la zone euro, elle s’est donné pour mission de contrer la fragmentation en même temps qu’elle a jeté toutes ses forces contre la déflation. Elle y a réussi, mais n’a jamais manqué de prévenir qu’elle ne pourrait pas éternellement pallier l’insuffisance des réformes, l’inconséquence des États et l’absence d’instrument budgétaire commun.

Nul ne sait quand viendra l’heure de vérité. Ce sera lors de la prochaine récession, ou à l’occasion d’une crise politique. En attendant, trois nouvelles vulnérabilités se sont faites jour. La première est économique : la crise a coupé la zone euro en deux, entre une moitié prospère aujourd’hui au plein emploi, et autre une où la croissance est récente, et qui connaît encore un chômage massif. Passé au second plan avec la généralisation de la reprise, ce divorce risque de redevenir saillant si le ralentissement s’amplifie.

La deuxième vulnérabilité est politique : en 2011 les dirigeants de la zone euro partageaient peu ou prou la même vision – assez tiède – de l’avenir européen. Aujourd’hui ils sont divisés et, plus grave, les peuples le sont profondément, entre une Europe du Sud convaincue de ce qu’on lui a imposé une austérité excessive et une Europe du Nord qui soupçonne derrière chaque initiative de réforme une manière détournée de s’en prendre à son épargne.

La troisième vulnérabilité est internationale. En 2011-2012 tous nos partenaires – Hu Jintao à Pékin, Barack Obama à Washington, David Cameron à Londres – ont aidé les Européens à sauver l’euro. Peu importe qu’ils l’aient fait par amitié ou par peur : ils l’ont fait. Mais qui peut parier que Xi Jinping, Donald Trump, et demain un Boris Johnson agiraient de même ?  

On peut vouloir conforter l’euro, le réorienter ou en sortir. Mais on ne peut pas s’en désintéresser.

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