Opinion

La dette : une obsession prématurée

Ce qui est malsain, avec la proposition d’annuler la dette, c’est le déni de réalité consistant à affirmer que l’Etat peut effacer une partie de ses engagements sans que cela ne coûte à personne.

By: Date: February 22, 2021 Topic: European Macroeconomics & Governance

This opinion piece was originally published in Le Monde.

Le Monde logo

En arrivant à la Maison Blanche, Joe Biden a trouvé une dette publique de 27.000 milliards de dollars et un déficit public de 3600 milliards. Sa première décision a pourtant été d’engager un plan de soutien de 1900 milliards, qui viendra s’ajouter aux 900 milliards votés en décembre à l’initiative de son prédécesseur. Au total ce sont 13 points de PIB, financés par endettement, qui vont être injectés dans l’économie au cours des mois à venir.

En France comme dans la zone euro, un soutien budgétaire de l’ordre de 4% du PIB a permis en 2020 de maintenir le revenu moyen des ménages. En 2021, l’effort dépendra de la situation sanitaire, mais la mécanique restera la même. Le plan européen apportera peut-être un demi-point de PIB supplémentaire. Même en comptant des stabilisateurs automatiques plus puissants, on restera très en deçà des 13 points de PIB américains.

Outre-Atlantique, l’initiative Biden fait controverse : ce plan, disent les critiques, sollicite à l’excès des marges de croissance plus limitées qu’on ne le croit, et risque de déboucher sur une poussée inflationniste. Mais l’augmentation de la dette publique n’alarme personne.

En France en revanche, où pourtant la dette est plus faible (115% du PIB au lieu de 129%), c’est paradoxalement sur celle-ci que se concentrent les débats. Le Premier ministre a chargé une Commission de préparer le redressement des comptes. Certains envisagent un recul de l’âge de la retraite. Les avocats de l’impôt fourbissent leurs armes. Le cantonnement a ses partisans. Et un petit groupe d’économistes mène campagne pour une annulation des 3000 milliards d’euros d’obligations d’État détenues par la BCE.

Ces discussions sont prématurées. Avec maintenant le spectre d’une persistance de la pandémie, personne ne sait quand la situation reviendra à la normale. Dans ce contexte l’impératif est ailleurs : amplifier la réponse sanitaire, continuer à protéger le revenu des personnes, prévenir le décrochage des plus vulnérables, préserver les entreprises. En raison du niveau des taux, et grâce à l’action de la BCE, les États peuvent s’y consacrer sans se soucier de leurs conditions d’emprunt. Le premier risque pour la France n’est pas que cette crise la laisse trop endettée, c’est qu’elle la laisse industriellement et socialement anémiée.

Le vrai sujet, chez nous, n’est d’ailleurs pas le recours à la relance en situation de crise. C’est que depuis 40 ans, en raison d’une incohérence bien ancrée entre appétence pour la dépense et consentement au prélèvement les recettes n’aient équilibré la dépense primaire (hors charges d’intérêt) qu’une année sur quatre. Nous nous refusons collectivement à payer services publics et transferts à leur prix.

Qu’en sera-t-il demain ? Supposons qu’au début du prochain quinquennat, la dette publique soit de 120% du PIB. Avec une croissance nominale de 3% (1% réel, 2% d’inflation) elle restera parfaitement soutenable, même si les taux d’intérêt remontent. La majorité issue des prochaines élections aura donc le choix de sa cible. Elle devra la définir au regard de règles européennes nécessairement réformées, de besoins d’investissement accrus, en particulier dans la transition écologique, mais aussi de considérations d’équité intergénérationnelle. Une dette reste une dette, même à taux nul, parce que personne ne sait ce qu’elle pèsera dans dix ou vingt ans, si les taux se normalisent.

Faut-il alors se débarrasser de la dette Covid ? C’est ce que suggèrent les tenants de l’annulation. Le problème est qu’ils n’ont toujours pas expliqué en quoi une telle opération (à supposer qu’elle soit juridiquement possible, ce qu’elle n’est pas) allégerait la contrainte sur les budgets publics. La dette française détenue par l’Eurosystème (qui regroupe BCE et banques centrales nationales) figure aujourd’hui à l’actif de la Banque de France, laquelle est nationalisée. L’annuler enrichirait l’État emprunteur mais appauvrirait d’autant l’État actionnaire. L’opération n’emporterait aucun bénéfice financier, à moins, comme l’a bien expliqué Paul De Grauwe, qu’elle traduise un engagement à tolérer l’inflation future. Une telle promesse impliquerait cependant une hausse immédiate du coût de l’emprunt, annihilant le bénéfice de l’annulation avant même qu’il se manifeste.

Qu’on s’entende bien : on ne peut jurer que la dette sera remboursée. Même si c’est loin d’être probable, on ne peut exclure un scénario dans lequel aggravation de la situation sanitaire et tensions sur les marchés financiers aboutiraient à rendre l’État insolvable. Sur longue période, très rares sont les emprunteurs souverains qui n’ont jamais répudié leur dette par la restructuration, l’inflation ou la répression financière. Parce que le fardeau de l’ajustement était trop lourd, des gouvernements ont choisi de faire payer les créanciers plutôt que les contribuables. Ce n’est pas sans dommages mais c’est possible.

Encore faut-il l’assumer. Ce qui est malsain, avec la proposition d’annuler la dette, c’est le déni de réalité consistant à affirmer que l’État peut effacer une partie de ses engagements sans que cela coûte à personne. Le bon exercice de la démocratie demande que les économistes explorent l’espace des possibles, en sorte que les choix politiques puissent s’exercer en connaissance de cause. Prétendre qu’on peut annuler la dette sans que personne n’y perde, c’est témoigner du même respect des faits que ceux qui nient la réalité du changement climatique.


Republishing and referencing

Bruegel considers itself a public good and takes no institutional standpoint.

Due to copyright agreements we ask that you kindly email request to republish opinions that have appeared in print to [email protected].

Read about event More on this topic
 

Upcoming Event

May
19
16:30

After COVID-19: a most wanted recovery

This event, jointly organised with ISPI, as the National Coordinator and Chair of the T20 Italy, is part of the T20 Spring Roundtables and it will focus on strategies for a swift and sustainable economic recovery for Europe.

Speakers: Franco Bruni, Maria Demertzis, Elena Flores, Paul De Grauwe, Christian Odendahl, Miguel Otero-Iglesias and André Sapir Topic: European Macroeconomics & Governance Location: Bruegel, Rue de la Charité 33, 1210 Brussels
Read article More on this topic More by this author
 

Podcast

Podcast

The Sound of Gita Gopinath

IMF Chief Economist Gita Gopinath joins Bruegel Director Guntram Wolff to discuss the uneven recovery from the pandemic with a live clubhouse audience.

By: The Sound of Economics Topic: Global Economics & Governance Date: May 6, 2021
Read about event More on this topic
 

Past Event

Past Event

Divergent Recoveries from the Pandemic: Conversation with IMF Chief Economist Gita Gopinath and Bruegel Director Guntram Wolff

In this episode of The Sound of Economics Live, IMF Chief Economist Gita Gopinath and Bruegel Director Guntram Wolff will debate the uneven recovery from the pandemic.

Speakers: Gita Gopinath and Guntram B. Wolff Topic: Global Economics & Governance Location: Bruegel, Rue de la Charité 33, 1210 Brussels Date: May 5, 2021
Read article More on this topic
 

Blog Post

China’s M&A activity rebounds with a clear focus on Europe

Despite the pandemic, China’s interest in overseas M&A started to rebound in late 2020, with European industrial companies still of particular interest.

By: Alicia García-Herrero and Jianwei Xu Topic: Global Economics & Governance Date: May 4, 2021
Read article Download PDF More on this topic
 

Working Paper

Reducing mobility of SARS-CoV-2 variants to safeguard containment

Escape variants can cause new waves of COVID-19 and put vaccination strategies at risk. To prevent or delay the global spread of these waves, virus mobility needs to be minimised through screening and testing strategies, which should also cover vaccinated people. The costs of these strategies are minimal compared to the costs to health, society and economy from another wave.

By: Martin Hellwig, Viola Priesemann and Guntram B. Wolff Topic: Global Economics & Governance Date: May 4, 2021
Read article More on this topic More by this author
 

Blog Post

Confronting the risks: corporate debt in the wake of the pandemic

As European economies emerge from lockdowns, it is becoming clearer that corporate debt has reached critical levels. A new French scheme, in which the state guarantees portfolios of subordinated debt, shows how financial support could be targeted better.

By: Alexander Lehmann Topic: Finance & Financial Regulation Date: April 28, 2021
Read about event More on this topic
 

Past Event

Past Event

Living standards and financial resilience across Europe

What has the impact of the pandemic on households’ financial resilience been, and how should policy makers respond?

Speakers: Romina Boarini, Zsolt Darvas, Maria Demertzis and Daniel Tomlinson Topic: European Macroeconomics & Governance Date: April 21, 2021
Read article More on this topic
 

Blog Post

The impact of COVID-19 on artificial intelligence in banking

COVID-19 has not dampened the appetite of European banks for machine learning and data science, but may in the short term have limited their artificial-intelligence investment capacity.

By: Julia Anderson, David Bholat, Mohammed Gharbawi and Oliver Thew Topic: Finance & Financial Regulation Date: April 15, 2021
Read article More on this topic
 

External Publication

Wealth distribution and social mobility

This report explores the distribution of household wealth in the EU Member States and analyses the role of wealth in social mobility.

By: Zsolt Darvas and Catarina Midões Topic: European Macroeconomics & Governance Date: April 1, 2021
Read article Download PDF More by this author
 

Working Paper

The unequal inequality impact of the COVID-19 pandemic

Less-educated workers have suffered most from job losses in the COVID-19 pandemic, and it is quite likely there was a significant increase in European Union income inequality in 2020.

By: Zsolt Darvas Topic: European Macroeconomics & Governance, Global Economics & Governance Date: March 30, 2021
Read article More on this topic More by this author
 

Blog Post

New EU insolvency rules could underpin business rescue in the COVID-19 aftermath

Corporate bankruptcies are set to rise in the context of COVID-19. EU countries should speed up adoption of recent insolvency reforms and, in addition, offer consistent treatment to restructuring finance.

By: Alexander Lehmann Topic: Finance & Financial Regulation Date: March 24, 2021
Read article More on this topic
 

Blog Post

How has COVID-19 affected inflation measurement in the euro area?

COVID-19 has complicated inflation measurement. Policymakers need to take this into account and should look at alternative measures of inflation to understand what is actually happening in the economy.

By: Grégory Claeys and Lionel Guetta-Jeanrenaud Topic: European Macroeconomics & Governance Date: March 24, 2021
Load more posts