Opinion

L’euro sans l’Europe : un projet incohérent

Jean Pisani-Ferry constate que tous les grands partis ne remettent plus en cause l’euro. Il souligne néanmoins que trois vulnérabilités – économique, politique et internationale – menacent la monnaie unique.

By: Date: May 28, 2019 Topic: European Macroeconomics & Governance

This piece was published in Le Monde.

Le Monde logo

De Manon Aubry à Jordan Bardella, les têtes de listes de tous les grands partis en conviennent : l’euro est notre monnaie, pas question d’en changer. Les approximations hasardeuses de Marine Le Pen lors du débat présidentiel de 2017 ont servi de leçon, et seuls des candidats marginaux envisagent désormais une sortie de la monnaie européenne. Vingt ans après sa naissance, elle n’est plus objet de débat mais fait en quelque sorte partie des acquis.  

Ce consensus est cependant trompeur, parce qu’en même temps qu’ils affirment leur adhésion à l’euro, nombreux sont ceux qui veulent s’affranchir des règles budgétaires qui l’accompagnent, restreindre la liberté de circulation des travailleurs, ou mettre en place une préférence nationale – autrement dit garder l’euro et défaire l’Europe. Cet état d’esprit n’est pas propre à la France. En Allemagne l’Alternative für Deutschland, née d’une opposition à l’euro, s’en prend désormais surtout aux migrations et aux transferts entre États. Quant à Matteo Salvini, le leader populiste italien, il ne parle plus de retourner à la lire, seulement de revenir aux règles budgétaires d’avant le traité de Maastricht (il n’y en avait pas).

Les populistes ne sont pas seuls. Avec plus de modération, certes, nombreux sont les dirigeants européens qui laissent accroire qu’on peut à la fois garder une même monnaie et passer des accommodements avec le nationalisme ambiant. Emmenés par les Pays-Bas, les huit pays qui s’opposent à toute idée de stabilisation budgétaire commune n’en sont pas loin non plus.

Mais l’euro sans l’Europe n’est pas un projet cohérent. Une monnaie n’est pas une simple commodité pour les échanges et les transactions financières, dont on peut déléguer la gestion à une banque centrale, pour ne plus se soucier. C’est une construction sociale puissante, qui doit être l’expression d’une communauté. C’est un appareillage complexe de règles et d’institutions qui touchent au plus profond de la souveraineté. C’est, pour le meilleur ou pour le pire, le ciment d’un destin partagé. On l’avait déjà oublié entre 1999 et 2010, avant que la crise vienne brutalement le rappeler, et oblige les chefs d’État à une solidarité à laquelle ils ne s’étaient pas préparés. Il est étrange que dix ans plus tard, l’amnésie semble frapper à nouveau.    

Le danger est d’autant plus grand que la monnaie européenne reste fragile. Sept ans après la crise qui a manqué de l’emporter, les défauts de construction qui avaient menacé sa survie n’ont pas été complètement réparés. Certes, la zone euro s’est dotée d’un mécanisme d’assistance financière, et a mis en chantier une réponse systémique avec le projet d’union bancaire. Mais contrairement aux intentions affirmées haut et fort en juin 2012, l’interaction perverse entre insolvabilité des banques et insolvabilité des États n’a pas été coupée. Atténuée par le passage des grandes banques sous le contrôle direct de la Banque centrale européenne, elle n’a pas disparu, comme l’a illustré l’accès de fièvre italien de l’automne 2018.

En 2011-2012 déjà, la contradiction entre intégration monétaire et désintégration financière a failli avoir raison de l’euro. C’est de là qu’est né le projet d’union bancaire. Cependant celle-ci est loin d’être entrée dans les faits : il n’y toujours pas de garantie commune des dépôts, les régulateurs continuent d’interdire aux banques paneuropéennes de mutualiser la liquidité entre filiales nationales, et les procédures de résolution des faillites ne sont pas unifiées. Résultat, les investissements transfrontaliers sont en recul et au lieu d’être partagée, l’absorption des chocs économiques reste très largement à la charge des économies nationales. Le cercle vicieux entre banques et États peut à tout moment réapparaître.

Depuis sept ans et la fameuse formule de Mario Draghi – whatever it takes –  la BCE a, seule ou presque, masqué ces fragilités. Au nom d’un mandat implicite mais indiscutable, l’intégrité de la zone euro, elle s’est donné pour mission de contrer la fragmentation en même temps qu’elle a jeté toutes ses forces contre la déflation. Elle y a réussi, mais n’a jamais manqué de prévenir qu’elle ne pourrait pas éternellement pallier l’insuffisance des réformes, l’inconséquence des États et l’absence d’instrument budgétaire commun.

Nul ne sait quand viendra l’heure de vérité. Ce sera lors de la prochaine récession, ou à l’occasion d’une crise politique. En attendant, trois nouvelles vulnérabilités se sont faites jour. La première est économique : la crise a coupé la zone euro en deux, entre une moitié prospère aujourd’hui au plein emploi, et autre une où la croissance est récente, et qui connaît encore un chômage massif. Passé au second plan avec la généralisation de la reprise, ce divorce risque de redevenir saillant si le ralentissement s’amplifie.

La deuxième vulnérabilité est politique : en 2011 les dirigeants de la zone euro partageaient peu ou prou la même vision – assez tiède – de l’avenir européen. Aujourd’hui ils sont divisés et, plus grave, les peuples le sont profondément, entre une Europe du Sud convaincue de ce qu’on lui a imposé une austérité excessive et une Europe du Nord qui soupçonne derrière chaque initiative de réforme une manière détournée de s’en prendre à son épargne.

La troisième vulnérabilité est internationale. En 2011-2012 tous nos partenaires – Hu Jintao à Pékin, Barack Obama à Washington, David Cameron à Londres – ont aidé les Européens à sauver l’euro. Peu importe qu’ils l’aient fait par amitié ou par peur : ils l’ont fait. Mais qui peut parier que Xi Jinping, Donald Trump, et demain un Boris Johnson agiraient de même ?  

On peut vouloir conforter l’euro, le réorienter ou en sortir. Mais on ne peut pas s’en désintéresser.


Republishing and referencing

Bruegel considers itself a public good and takes no institutional standpoint.

Due to copyright agreements we ask that you kindly email request to republish opinions that have appeared in print to [email protected].

Read about event More on this topic
 

Past Event

Past Event

Presentation of the Euro Yearbook 2021

Join us for the launch of the eighth edition of the 'Euro Yearbook'

Speakers: Maria Demertzis, Fernando Fernández, Fiona Maharg-Bravo, Antonio Roldán and Jorge Yzaguirre Topic: European Macroeconomics & Governance Date: March 12, 2021
Read article More on this topic More by this author
 

Podcast

Podcast

Low interest rates: a transatlantic phenomenon

Structural factors are putting downward pressure on rates: is it time for macroeconomic policy to play second fiddle in managing demand?

By: The Sound of Economics Topic: European Macroeconomics & Governance Date: March 10, 2021
Read article Download PDF
 

Policy Contribution

Low interest rates in Europe and the US: one trend, two stories

Interest rates have been on a long-term decline, associated with declining productivity growth. To tackle this, the priorities are to reduce market concentration and, in Europe, change the financing model.

By: Maria Demertzis and Nicola Viegi Topic: European Macroeconomics & Governance, Global Economics & Governance Date: March 10, 2021
Read about event
 

Past Event

Past Event

Disruption or transformation: the impact of a digital euro on the financial system

How would a digital Euro impact the financial system?

Speakers: Fabio Panetta and Guntram B. Wolff Topic: European Macroeconomics & Governance, Finance & Financial Regulation Date: February 10, 2021
Read article More on this topic More by this author
 

Podcast

Podcast

The geopolitics of money

The current debate on currencies is driven by politics rather than economics.

By: The Sound of Economics Topic: Global Economics & Governance Date: December 9, 2020
Read article Download PDF More by this author
 

Parliamentary Testimony

European Parliament

Euro area accession countries in the context of the pandemic

Testimony before the European Parliament on the subject of euro area accession.

By: Zsolt Darvas Topic: European Macroeconomics & Governance, European Parliament, Testimonies Date: November 19, 2020
Read article Download PDF More on this topic
 

External Publication

Perspective of comprehensive and comprehensible multi-model energy and climate science in Europe

A comprehensive and comprehensible multi-model framework offers a real example of “collective” science diplomacy, as an instrument to further support the ambitious goals of the EU Green Deal, in compliance with the EU claim to responsible research.

By: Alexandros Nikas, Ajay Gambhir, Evelina Trutnevyte, Konstantinos Koasidis, Henrik Lund, Jakob Zinck Thellufsen, Didier Mayer, Georg Zachmann, Luis Javier Miguel, Noelia Ferreras Alonso, Ida Sognnæs, Glen Peters, Enzo Colombo, Mark Howells, Adam D. Hawkes, Machteld Van Den Broek, Dirk-Jan van de Ven, Mikel Gonzalez-Eguino, Alexandros Flamos and Haris Doukas Topic: Energy & Climate Date: November 5, 2020
Read article More on this topic
 

Opinion

Politics, not economics, demands a strengthened international role for the euro

Not just the EU but also other countries, particularly China, need a defence against weaponisation of the dollar.

By: Alicia García-Herrero and Federico Steinberg Topic: European Macroeconomics & Governance Date: October 28, 2020
Read article More on this topic
 

Blog Post

For the euro there is no shortcut to becoming a dominant currency

As an international currency, the euro has always been a distant second to the dollar. The idea of a greater international role for the euro has been floated, but without major institutional reform, the euro will not become a dominant currency.

By: Grégory Claeys and Guntram B. Wolff Topic: Global Economics & Governance Date: October 13, 2020
Read article Download PDF More by this author
 

Parliamentary Testimony

European Parliament

Strengthening the international role of the euro

Testimony before the European Parliament on the International Role of the Euro.

By: Guntram B. Wolff Topic: European Parliament, Testimonies Date: October 1, 2020
Read article Download PDF
 

Policy Contribution

Is the COVID-19 crisis an opportunity to boost the euro as a global currency?

The euro never challenged the US dollar, and its international status declined with the euro crisis. Faced with a US administration willing to use its hegemonic currency to extend its domestic policies beyond its borders, Europe is reflecting on how to promote it currency on the global stage to ensure its autonomy. But promoting a more prominent role for the euro is difficult and involves far-reaching changes to the fabric of the monetary union.

By: Grégory Claeys and Guntram B. Wolff Topic: European Macroeconomics & Governance, Global Economics & Governance Date: June 5, 2020
Read about event
 

Past Event

Past Event

CANCELLED: How adequate is the European toolbox to deal with financial stability risks in a low rate environment?

Bruegel is delighted to welcome the governor of the Central Bank of Ireland, Gabriel Makhlouf. He will deliver a keynote address about how adequate the European toolbox is to tackle financial stability risks in a low rate environment. Following his speech, a panel of experts will further discuss the topic.

Speakers: Gabriel Makhlouf, Guntram B. Wolff and Agnès Bénassy-Quéré Topic: European Macroeconomics & Governance, Finance & Financial Regulation Location: Bruegel, Rue de la Charité 33, 1210 Brussels Date: March 31, 2020
Load more posts