Blog Post

Pourquoi l’Europe ne parle pas francais

Jetzt auf einmal wird in Europa Deutsch gesprochen” (“Tout d’un coup, on s’est mis à parler allemand en Europe”). En s’enorgueillissant ainsi, fin 2011, de la prééminence de Berlin dans les affaires européennes, le président du groupe parlementaire de la CDU a certainement commis une maladresse. Volker Kauder a d’ailleurs été beaucoup critiqué pour cela au sein de son propre parti, celui d’Angela Merkel. Cette déclaration a cependant le mérite d’éclairer d’un jour cru l’accord sur un nouveau traité budgétaire qui porte de la première à la dernière ligne la marque de Berlin, et de poser deux questions : vingt ans après le traité de Maastricht, par lequel l’Europe avait adopté le modèle monétaire de l’Allemagne, la zone euro est-elle en passe de s’aligner complètement sur son modèle de politique économique ? Pourquoi la France semble-t-elle impuissante à exporter ses idées, et condamnée à jouer les seconds rôles ?    

By: Date: March 26, 2012 Topic: Macroeconomic policy

Jetzt auf einmal wird in Europa Deutsch gesprochen” (“Tout d’un coup, on s’est mis à parler allemand en Europe”). En s’enorgueillissant ainsi, fin 2011, de la prééminence de Berlin dans les affaires européennes, le président du groupe parlementaire de la CDU a certainement commis une maladresse. Volker Kauder a d’ailleurs été beaucoup critiqué pour cela au sein de son propre parti, celui d’Angela Merkel. Cette déclaration a cependant le mérite d’éclairer d’un jour cru l’accord sur un nouveau traité budgétaire qui porte de la première à la dernière ligne la marque de Berlin, et de poser deux questions : vingt ans après le traité de Maastricht, par lequel l’Europe avait adopté le modèle monétaire de l’Allemagne, la zone euro est-elle en passe de s’aligner complètement sur son modèle de politique économique ? Pourquoi la France semble-t-elle impuissante à exporter ses idées, et condamnée à jouer les seconds rôles ?    

A vingt ans de distance, le parallèle est frappant. Au début des années 1990, le Deutschemark émergeait comme la monnaie de référence en dépit d’un régime de taux de change (le système monétaire européen) qui les traitait toutes sur un pied d’égalité. On connaît la suite : le chancelier Helmut Kohl fit sien le projet français d’une monnaie européenne et l’imposa à une opinion allemande réticente, mais en contrepartie le mandat et les statuts de la Banque centrale européenne (BCE) répliquent strictement ceux de la Bundesbank.

Aujourd’hui comme hier, le régime de politique économique est formellement symétrique : hormis la localisation de la BCE à Francfort, l’Allemagne ne jouit d’aucun privilège au sein de la zone euro ; il n’est écrit nulle part que ses obligations d’Etat doivent servir de référence. Il n’empêche que la crise des dettes souveraines, qui a brutalement soumis les Etats au jugement des marchés, a replacé l’Allemagne au centre, et fait réapparaître, derrière la symétrie institutionnelle, la réalité d’une inégalité économique et financière. C’est dans ce contexte que Mme Merkel a entrepris d’exporter vers le reste de l’Europe la culture de stabilité budgétaire sans laquelle, elle en est persuadée, l’euro ne pourra pas survivre.

Vue de Berlin, l’équation est simple. Il y a vingt ans, l’Allemagne a fait le deuil d’une souveraineté monétaire exclusive qui, contrairement à celle de la France, n’était pas de pure forme. Elle ne l’a fait qu’à la condition (expressément formulée par sa cour constitutionnelle) que l’euro garantisse la stabilité. Assurer cette stabilité requiert aujourd’hui que les autres Etats européens renoncent aux facilités budgétaires, inscrivent la discipline dans leurs textes fondamentaux, et soumettent à un dispositif de sanction strict et crédible. Il n’y a pas impérialisme, mais sélection du modèle le plus performant, il n’y a pas inégalité des concessions de souveraineté mais seulement décalage dans le temps entre l’abandon allemand, il y a vingt ans, et celui qui est aujourd’hui demandé aux autres.           

Les Français peuvent bien faire valoir que les difficultés de l’Espagne ou de l’Irlande ne sont pas d’origine budgétaire. Ils peuvent bien rappeler qu’Angela Merkel a été très hésitante dans sa gestion de la crise de l’euro. Ils peuvent bien plaider que ses préventions à l’égard de l’assistance financière, sa volonté d’imposer à la Grèce des taux d’intérêts punitifs, sa proposition que la restructuration des dettes (•) soit contrepartie quasi-systématique de l’assistance, ou ses réticences à l’égard d’intervention publiques sur les marchés des dettes souveraines ont largement contribué à la contagion de la crise. Ils peuvent bien arguer de ce que sur ces différents points, Nicolas Sarkozy a beaucoup contribué à la faire graduellement changer de position. Il reste que le nouveau projet de traité est indubitablement une étape vers une Europe qui parle allemand.

Pour ceux qui lisent l’histoire à travers le seul prisme des rapports de force, cette évolution n’est que la sanction de la réussite. Si Berlin parvient à faire prévaloir ses thèses, c’est simplement parce que la santé économique de l’Allemagne est éclatante, qu’elle accumule des excédents extérieurs sans précédents, qu’elle a su redresser sa compétitivité, que son chômage est au plus bas et que son budget est sur la voie du retour à l’équilibre.

Il serait évidemment naïf de nier les lois de la pesanteur. Il faut bien admettre que l’affaiblissement relatif de la France doit beaucoup à ses propres erreurs de politique interne : sur les finances publiques, l’emploi, la compétitivité, la politique industrielle, elle n’a rien à proposer parce qu’elle n’a rien à montrer. Cela fait bien longtemps qu’on a cessé de parler de modèle français. Mais il serait erroné de s’en tenir là. Car si l’Allemagne pèse tant, c’est aussi parce que l’approche française de la politique européenne est dans une impasse stratégique.

Depuis le début des discussions sur l’euro, il y a vingt ans, Paris s’en est tenu à une ligne à peu près constante, la coordination des politiques économiques. Dans la préparation de Maastricht, en 1990-91, d’Amsterdam, en 1997, dans les négociations qui ont conduit au traité de Lisbonne, au milieu des années 2000, et dans les discussions récentes, elle a consacré tous ses efforts à promouvoir une approche sans a priori, combinant diagnostic collectif et action conjointe. C’est sur cette base et dans cette optique qu’elle a obtenu l’introduction dans les traités des processus non contraignants de coordination, la mise en place d’un conseil des ministres de la zone euro (l’Eurogroupe), la possibilité juridique d’initiatives propres aux Etats de l’euro et, a récemment convaincu l’Allemagne de la nécessité d’institutionnaliser des sommets à 17[1]. Elle a aussi contribué, avec succès, à la création d’une procédure de surveillance des déséquilibres de paiement.

Le problème est que tout cela n’a pas donné grand-chose. Hormis certains moments de gloire, à l’occasion de crises aigües, la coordination est largement restée lettre morte et l’Eurogroupe a échoué à se constituer en gouvernement collectif. Pourquoi ? On peut certainement incriminer le manque d’envergure des responsables ou les incohérences des gouvernements français qui se sont régulièrement, et toutes majorités confondues, refusés à mettre en pratique ce qu’ils plaidaient en théorie. Mais le problème est plus profond : la vision française de la politique économique européenne souffre d’une incohérence entre préférence pour l’action discrétionnaire et volonté de préserver le pouvoir des Etats.

En France en effet, la politique économique est affaire de décision centralisée et aussi libre d’entraves que possible, au gré d’une philosophie que résume bien la célèbre formule de Pierre Mendès-France : « gouverner, c’est choisir ». Avant même que Nicolas Sarkozy la porte à une sorte de sommet, c’est cette culture que le pays a tenté d’exporter au niveau européen. Mais la France s’est, avec la même constance, refusée à créer un pouvoir européen, préférant se reposer sur la collaboration entre les gouvernements. Nicolas Sarkozy l’a exprimé avec une grande clarté le 6 février dernier lors de son interview conjointe avec Angela Merkel : « L’Europe, a-t-il dit, ça ne consiste pas à donner à un organisme technocratique une partie de la souveraineté. L’Europe, c’est l’exercice en commun d’une même souveraineté. […] C’est nous-mêmes, les chefs d’Etat et de gouvernement, qui avons décidé de reprendre en main la politique économique commune ».

Or il y a contradiction entre conception discrétionnaire de la politique économique et conception intergouvernementale de la gouvernance. Qui dit décision discrétionnaire dit pouvoir, et donc autorité capable d’initiative et libre de ses actes – même si, bien sûr, elle doit être soumise à contrôle démocratique. Un comité, fût-il constitué de ministres ou de chefs d’Etat, produit du compromis, parfois du consensus, et gouverne par procédures et règlements négociés. On n’en attend pas hauteur de vue, initiative ou audace. Mais les dirigeants français refusent avec constance l’affermissement d’un pouvoir européen. C’est dans cette contradiction que la France s’empêtre depuis vingt ans, c’est en bonne partie elle qui explique la faiblesse de son influence sur les choix qui modèlent la zone euro.

Il est temps de reconnaître que la coordination intergouvernementale ne crée ni pouvoir ni identité. Il est temps de sortir de la contradiction, et de choisir : s’inscrire dans la mécanique des règles qui est au cœur de la conception allemande de la politique économique, et s’attacher à les façonner ; ou demeurer dans la logique de l’action discrétionnaire, et accepter la délégation de pouvoir. C’est à ce choix que sera confronté le prochain président.   

(•) Restructuration d’une dette : opérations consistant à alléger le poids de la dette pour son débiteur, en réduisant le montant de cette dette ou son taux d’intérêt, et en rééchelonnant le remboursement de cette dette.


[1] Correspondant aux 17 membres de la zone euro.

A version of this article was also published by Alternatives Economiques.


Republishing and referencing

Bruegel considers itself a public good and takes no institutional standpoint. Anyone is free to republish and/or quote this post without prior consent. Please provide a full reference, clearly stating Bruegel and the relevant author as the source, and include a prominent hyperlink to the original post.

Read article
 

External Publication

European Parliament

Tailoring prudential policy to bank size: the application of proportionality in the US and euro area

In-depth analysis prepared for the European Parliament's Committee on Economic and Monetary Affairs (ECON).

By: Alexander Lehmann and Nicolas Véron Topic: Banking and capital markets, European Parliament, Macroeconomic policy Date: October 14, 2021
Read article More by this author
 

External Publication

Global Economic Resilience: Building Forward Better

A roadmap for systemic economic reform calling for step-change in global economic governance to increase resilience and build forward better from economic shocks, prepared for the G7 Advisory Panel on Economic Resilience.

By: Thomas Wieser Topic: Global economy and trade, Macroeconomic policy Date: October 14, 2021
Read about event More on this topic
 

Upcoming Event

Nov
4
14:00

European monetary policy: lessons from the past two decades

This event will feature the presentation of “Monetary Policy in Times of Crisis – A Tale of Two Decades of the European Central Bank."

Speakers: Grégory Claeys and Wolfgang Lemke Topic: Macroeconomic policy Location: Bruegel, Rue de la Charité 33, 1210 Brussels
Read article More on this topic More by this author
 

Opinion

Letter: Declining investment may explain why rates are low

Perhaps an analysis of the causes of the declining investment rate would bring us closer to explaining why real interest rates are so low.

By: Marek Dabrowski Topic: Macroeconomic policy Date: October 1, 2021
Read article More by this author
 

Podcast

Podcast

A green fiscal pact

How can the European Union increase green public investment while consolidating budget deficits?

By: The Sound of Economics Topic: European governance, Macroeconomic policy Date: September 29, 2021
Read article More on this topic More by this author
 

Blog Post

Monetary arithmetic and inflation risk

Between 2007 and 2020, the balance sheets of the European Central Bank, the Bank of Japan, and the Fed have all increased about sevenfold. But inflation stayed low throughout the 2010s. This was possible due to decreasing money velocity and the money multiplier. However, a continuation of asset purchasing programs by central banks involves the risk of higher inflation and fiscal dominance.

By: Marek Dabrowski Topic: Macroeconomic policy Date: September 28, 2021
Read article More on this topic More by this author
 

Opinion

The pandemic’s uncertain impact on productivity

The pandemic has certainly permanently affected our way of working. Whether this is for the better remains to be seen.

By: Maria Demertzis Topic: Macroeconomic policy Date: September 28, 2021
Read about event More on this topic
 

Past Event

Past Event

How to strike the right balance between the three pillars of the pension system?

In this event panelists will discuss the future of European pension schemes.

Speakers: Elsa Fornero, Svend E. Hougaard Jensen and Suvi-Anne Siimes Topic: Macroeconomic policy Date: September 23, 2021
Read article More on this topic More by this author
 

Blog Post

Germany’s foreign economic policy: four essential steps

Germany and the EU need to develop a strong and proactive agenda to manage foreign economic relations, which are essential for German and European prosperity.

By: Guntram B. Wolff Topic: Macroeconomic policy Date: September 23, 2021
Read article Download PDF More by this author
 

Policy Contribution

A new integrated-value assessment method for corporate investment

To contribute more to the green transition, companies should start to make investment decisions based on integrated-value assessment, weighing up the environmental and social impacts alongside the financial returns.

By: Dirk Schoenmaker Topic: Green economy, Macroeconomic policy Date: September 23, 2021
Read article More on this topic More by this author
 

Podcast

Podcast

Unboxing the State of the Union 2021

In this Sound of Economics Live episode, Bruegel experts look at the State of the Union address delivered by Ursula von der Leyen, President of the European Commission.

By: The Sound of Economics Topic: Macroeconomic policy Date: September 15, 2021
Read about event More on this topic
 

Past Event

Past Event

The Sound of Economics Live: Unboxing the State of the Union 2021

In this Sound of Economics Live episode, we look at the State of the Union address delivered by Ursula von der Leyen, President of the European Commission.

Speakers: Grégory Claeys, Maria Demertzis, Alicia García-Herrero and Giuseppe Porcaro Topic: Macroeconomic policy Location: Bruegel, Rue de la Charité 33, 1210 Brussels Date: September 15, 2021
Load more posts