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Les habits neufs des dirigeants européens

Donald Tsang, le chief executive de Hong Kong, l’a avoué tout crument : cela fait trente ans que j’exerce des responsabilités publiques, a-t-il dit, et je n’ai jamais eu aussi peur. Peur de l’onde de choc d’une crise lointaine née dans un petit pays de la périphérie européenne, dont les effets percolent dans tout le […]

By: Date: January 31, 2012 Topic: Macroeconomic policy

Donald Tsang, le chief executive de Hong Kong, l’a avoué tout crument : cela fait trente ans que j’exerce des responsabilités publiques, a-t-il dit, et je n’ai jamais eu aussi peur. Peur de l’onde de choc d’une crise lointaine née dans un petit pays de la périphérie européenne, dont les effets percolent dans tout le système économique mondial. Et surtout, peur des préventions des Européens, qui ne veulent pas trop s’écarter des chemins balisés. En 1997-98, leur a-t-il dit, au plus fort de la crise asiatique, je n’ai pas reculé devant les mesures radicales : comme ministre des finances, j’ai même acheté des actions pour stabiliser le marché. Alors n’ayez pas peur d’être radicaux, n’ayez pas peur de trop en faire, et faites vite.

A Davos en janvier comme à Cannes en novembre ou à Washington en septembre, un seul sujet a encore une fois focalisé l’attention : la crise européenne. Chacun a exprimé son inquiétude, chacun y est allé de son conseil aux responsables de la zone euro, en général pour leur dire qu’ils manquaient toujours d’ambition et d’audace. Comme d’habitude, ceux-ci se sont (à l’exception de Mario Draghi, le président de la BCE) exprimés sans beaucoup de force et d’éloquence. Et pourtant, la zone a aujourd’hui une stratégie de réponse à la crise, elle a commencé de la mettre en œuvre, et elle peut afficher des résultats. Cela ne veut pas dire que cette stratégie soit sans problèmes, au contraire plusieurs points font débat. Mais avant de la discuter il faut la comprendre.

Cette stratégie repose sur trois volets : traiter la crise grecque, maintenir les banques à flot, et forcer les Etats à l’austérité.

Sur la Grèce les Européens ont passé deux ans à hésiter : fallait-il aider ou pas? Fallait-il qu’Athènes rembourse ses dettes ou faire payer ses créanciers? Ils ont pour l’essentiel tranché. Dans les négociations avec les banques ils poussent à une forte réduction de la dette grecque, de l’ordre des deux-tiers en valeur actualisée. Les questions en suspens restent de savoir si Athènes va passer une loi pour étendre l’accord de réduction de dette aux créanciers qui ne sont pas partie prenante à la négociation (les hedge funds notamment) et si la Banque Centrale Européenne, qui est devenue créancière en achetant des titres grecs sur le marché, va devoir participer à l’effort (elle bénéficiera certainement d’un traitement particulier). Mais on est loin de l’obstination à prétendre que la Grèce était solvable qui prévalait jusqu’à juillet dernier, loin même de la mini-réduction de dette sur laquelle on s’était mis d’accord à l’été. Pour autant, la crise grecque n’est évidemment pas terminée. Personne ne sait si l’allégement de la dette suffira à fournir les bases d’un redressement de l’économie, et l’Europe, qui pourrait en faire plus avec les instruments dont elle dispose, hésite à s’engager dans une intervention plus ambitieuse. L’Allemagne, qui s’énerve de plus en plus devant les atermoiements du gouvernement d’Athènes, va jusqu’à demander que le contrôle du budget soit confié à un proconsul. Tout le monde se demande aussi si le Portugal va suivre les traces de la Grèce. Mais au moins, une étape va être franchie.

Sur le deuxième volet, celui des banques, la BCE a pris le taureau par les cornes en engageant fin décembre une opération massive de prêt à trois ans au système bancaire. On sait aujourd’hui, sur la base des statistiques qui viennent d’être publiées, que la zone euro était en cours d’asphyxie sous l’effet d’une brutale contraction du crédit, et que l’attrition des prêts interbancaires menaçait de mettre à bas les établissements de crédit les plus fragiles. La fourniture de liquidités a brutalement remis de l’oxygène dans le système bancaire, et a permis aux banques de recommencer à acheter des titres d’Etat, avec pour effet une baisse des taux d’intérêt payés par l’Espagne ou l’Italie. Dans le même temps l’action de la BCE a tranché un débat qui avait occupé tout l’automne : Francfort a fait clairement comprendre que sa mission était de s’occuper des banques, et qu’il appartenait aux Etats de se sauver eux-mêmes. Cette action d’urgence ne résout pas les problèmes de fond, elle pourrait même accentuer la dangereuse interdépendance entre banques et Etats si les banques espagnoles utilisent la liquidité qui leur est fournie pour acheter des obligations d’Etat espagnoles et les banques italiennes des obligations italiennes. Mais éloigne un peu les menaces immédiates.

Le troisième volet est d’abord budgétaire, mais aussi économique. Avec le nouveau traité à vingt-six sur la discipline budgétaire les Européens ont, à l’insistance de l’Allemagne, choisi de lire la crise à travers le prisme grec, et de mettre l’accent sur les manquements à la discipline budgétaire. Cette lecture est contestable, parce que l’Espagne ou l’Irlande n’ont jamais été pris en défaut d’observance du Pacte de stabilité, parce qu’elle oublie quel a été le rôle du crédit privé dans l’accumulation des déséquilibres des années 2000. Mais il serait erroné de soupçonner ses promoteurs d’aveuglement ou de naïveté. Ceux pour qui la rédemption passe par l’austérité sont convaincus que seule une cure forcée d’assainissement budgétaire convaincra les gouvernements de réformer leurs économies.

Comme Mario Draghi, le président de la BCE, l’a dit à Davos, nous avons traversé diverses conjonctures au cours des dernières années, des périodes de taux d’intérêt haut et bas, mais certains pays (il pensait visiblement à l’Italie) n’ont jamais réussi à croître. Cette crise doit être l’occasion de lever les obstacles à la croissance. C’est largement pour la même raison que l’Allemagne refuse d’augmenter la hauteur du "pare-feu" au-delà des 500 milliards d’euros sur lesquels l’accord s’est fait en décembre : à trop mettre les gouvernements à l’abri des marchés, pense-t-elle, on risque de décourager les intentions de réforme. L’austérité est donc plus qu’une potion amère destinée à remettre d’aplomb les finances publiques, elle est pensée comme l’aiguillon de la transformation économique.

Même si les Européens donnent toujours l’image de l’indécision et de la division, les choses ont donc en fait changé : une stratégie se met en place, dont les prochains mois et les prochaines années nous diront les effets. Elle ne repose pas sur un renforcement de l’intégration entre pays participant à l’euro, comme l’ont proposé différents observateurs – y compris, à Davos, compris David Cameron, le premier ministre britannique, dans un surprenant discours mêlant critique acerbe de l’Union européenne et appel au renforcement de la zone euro ; ou du moins elle ne l’implique pas encore. Elle ne passe pas par un renforcement de la capacité d’intervention sur les marchés que les Etats-Unis jugent indispensable, et dont un certain nombre de pays partenaires font la condition d’un soutien à la zone euro via le FMI. Et malgré les encouragements des chefs d’Etat à des initiatives de croissance, elle assume le risque qu’une récession finisse par décourager les énergies des gouvernants plutôt que de les stimuler. Elle est donc risquée, et c’est pour cela sans doute qu’elle fait peur à Donald Tsang. Mais, au moins, elle existe.


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